« Homevoter Hypothesis » – Les propriétaires votent-ils plus que les locataires? Le cas de Gatineau

Ce billet fait partie d’une série traitant des facteurs de motivation aux élections municipales, extrait d’un essai réalisé dans le cadre du programme de MBA – concentration marketing de l’Université du Québec en Outaouais. Les données locales sont issues d’un sondage effectué de personne à personne dans des lieux publics et centres commerciaux, dans tous les secteurs de la ville de Gatineau, entre le 1er mai et le 2 juin 2018. Au total, 808 questionnaires ont été retenus pour analyse, pour une marge d’erreur de 3,5 %, 19 fois sur 20. (NB)

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Hypothèse 3 – Les propriétaires votent plus que les locataires

Dans un essai publié en 2001, le chercheur américain William Fishel introduit le concept des « homevoters », en émettant l’hypothèse que les propriétaires participent davantage aux affaires municipales que les locataires, car ils tendent à vouloir protéger la valeur de leur investissement (généralement le plus important dans une vie), soit leur maison. Cette théorie est connue sous le terme Homevoter Hypothesis(HH). Cette hypothèse a fait l’objet de nombreuses études empiriques aux États-Unis, qui ont majoritairement confirmé la théorie avancée.

Ces études étant limitées aux villes américaines, des chercheurs canadiens (McGregor et Spicer, 2014) se sont penchés sur la HH au Canada. Pour effectuer leur analyse, ils ont utilisé la base de données de Statistique Canada de l’Enquête sociale générale 2008,portant notamment sur l’engagement communautaire et politique des Canadiens. Un croisement des données entre le taux de participation aux élections municipales révèle que les locataires auraient voté à 55,9 % alors que les propriétaires auraient participé à 71,5 %. Selon ces données, il y aurait donc une relation directe entre le fait d’être propriétaire et celui de participer aux élections municipales. Et cette relation serait même plus importante que le genre, le revenu, le niveau d’éducation et l’ethnicité. Seuls les facteurs de l’âge et du nombre d’années de résidence dans une municipalité sont plus importants.

En utilisant les données réelles de participation aux élections de 2017, croisées avec la proportion de ménages propriétaires en 2016 dans notre échantillon de villes québécoises, on peut noter dans le tableau 6 que la relation n’est pas très nette, notamment pour les « villes-banlieues » à proximité d’une ville-centre (une métropole ou une capitale), telles Laval et Longueuil qui côtoient Montréal et Gatineau qui côtoie Ottawa.

McGregor et ses collègues ont aussi vérifié le niveau d’attention des électeurs envers les affaires municipales, en posant trois questions distinctes dans leur sondage, afin de comparer avec une étude effectuée par Kushner et Siegel’s en 1998 en Ontario; les répondants de leur enquête devaient nommer le maire actuel, le maire précédent et leur numéro de district. Ils ont ainsi observé que les propriétaires pouvaient répondre en moyenne à 1,66 question sur 3, contre 1,39 pour les locataires, ce qui pourrait confirmer qu’effectivement, les propriétaires sont plus intéressés aux affaires municipales que les locataires. Toujours selon les données de Statistique Canada, les chercheurs estiment que le fait d’être propriétaire semble influencer davantage (augmenter) la participation aux élections municipales qu’aux élections provinciales ou fédérales. Couture et Al (2014) ont pour leur part démontré que « c’est plutôt la stabilité  dans le lieu de résidence (Geys, 2006), plus que le statut de propriétaire ou de locataire qui serait un incitatif à la participation », ce qui nous ramène au facteur de l’enracinement.

Qu’en est-il pour Gatineau?

Notre analyse de χidentifie le fait d’être propriétaire ou locataire comme facteur déterminant de la participation aux élections municipales. Ce qui corrobore l’hypothèse des homevoters (HH)  de Fishel (2001). Selon le recensement 2016 de Statistique Canada, 63 % des Gatinois étaient désignés propriétaires, toutefois, cette donnée inclut aussi les jeunes de 18 ans et plus habitant chez leur parent. En additionnant les propriétaires (58%) et une portion des  pensionnaires, notre échantillon s’apparente aux données du Recensement de 2016. Par ailleurs, notre questionnaire a permis d’isoler ces pensionnaires, un groupe composé à 93 % de jeunes adultes (18-35 ans), et d’observer que ceux-ci votent en moins grand nombre que la moyenne des gens (59 %, selon notre échantillon).

Le tableau 15 démontre que les propriétaires, qui représentent 58 % de la population gatinoise, ont voté à près de 72 %, tandis que les locataires, qui représentent une personne sur trois, auraient voté à 44 % le 5 novembre dernier 2017. Mais comme on peut s’y attendre, il y a aussi une relation entre l’âge des répondants et le fait d’être propriétaire d’une maison.  Le tableau 16 illustre l’évolution du type de logement par groupe d’âge. Nous pouvons observer que l’accès à la propriété se dessine vers la mi-vingtaine pour culminer dans la quarantaine, et décline par la suite en fonction du cycle de vie des familles.  La relation entre l’âge et l’accès à la propriété n’est pas aussi linéaire qu’on aurait pu s’y attendre.

Mc Gregor et ses collègues avaient également mesuré le taux d’attention des propriétaires comparé à celui des locataires en lien avec les affaires municipales, en posant quelques questions de connaissance générale lors de leur enquête. Nous avons reproduit ce test[1]en demandant aux répondants de nommer le maire de Gatineau de façon spontanée, et l’ancien maire parmi un choix de réponse. Ainsi, les propriétaires ont pu répondre adéquatement aux deux questions à 64 %, tandis que les locataires n’ont réussi qu’à 45 %, ce qui pourrait confirmer qu’effectivement, les propriétaires s’intéressent davantage aux affaires municipales que les locataires.

Le fait de posséder une propriété aurait donc une incidence majeure sur le taux de participation aux élections municipales. Serait-ce le facteur expliquant la différence entre le taux de vote aux divers paliers de gouvernement? Le lien fiscal direct, qui relie le citoyen aux gouvernements provincial et fédéral par le biais des impôts, semble de prime abord inexistant chez les locataires au niveau municipal, même si ce lien est présent indirectement. En effet, les locataires souffriraient d’illusiofiscale (Oates, 1988) ; alors que les propriétaires, qui payent leurs impôts fonciers, sont sensibles aux décisions fiscales prises par leur municipalité, les locataires ne se rendent pas compte que le propriétaire répercute généralement sur leur loyer une partie de l’impôt foncier. Ainsi, bien qu’une augmentation de loyer puisse être justifiée (aux yeux du propriétaire) par une augmentation de l’impôt foncier, le locataire blâmera son propriétaire plutôt que la municipalité pour son augmentation. Souffrant de cette illusion fiscale, il pourrait être moins enclin à voter que le propriétaire qui, lui,  est  conscient du poids de sa charge foncière.

Notre enquête démontre que le fait d’être propriétaire a une influence positive significative sur le taux de participation aux élections municipales et qu’il s’agit d’un facteur spécifique qui mériterait d’être approfondi

Nathalie Brunette.

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